Montagnais de la mission de Mingan (c. 1950). Source : Société historique de la Côte-Nord

Mots-clés : Autochtones, science, anthropologie

Il semble bien loin, le temps où les pères Farley et Lamarche décrivaient dans leurs manuels d’histoire les sauvages comme des êtres aux « qualités peu profondes » et aux « défauts les plus graves ». Ces écrits, destinés aux élèves des écoles secondaires, furent pourtant utilisés jusqu’aux années soixante. Heureusement, les mentalités ont évolué, et les approches scientifiques ont pris le pas sur les préjugés. Ces dernières décennies, la recherche relative aux peuples des Premières Nations s’est considérablement intensifiée et devient multidisciplinaire. De leur côté, les Autochtones demandent de plus en plus à participer aux recherches qui les concernent, obligeant souvent les scientifiques occidentaux à revoir leurs conceptions des choses. Des facteurs qui contribuent à modifier en profondeur le visage de la recherche…

Quand les mots changent de sens

David Toro est un Autochtone originaire de la Colombie. Depuis douze ans, il vit avec les Innus dans la communauté de Pessamit où il travaille au sein du Conseil tribal Mamuitun à titre de conseiller en environnement. Menant des recherches sur les connaissances traditionnelles, son rôle est d’abord de s’assurer que la signification des termes utilisés pour traiter d’environnement soit la même pour tous. « J’ai commencé par me demander ce que signifiait l’environnement pour eux. Toutes mes actions sont guidées par cette définition. » Il faut dire que pour les Autochtones, l’Homme fait partie intégrante de la nature, tandis qu’au gouvernement, c’est de façon très administrative que l’on traite d’environnement. « Tout est axé vers l’hygiène du milieu et non vers les individus. Quand nous parlons de terrains contaminés, de déchets, ça ne leur dit absolument rien. Ils ne sont pas sensibles à cette approche », explique M. Toro.

Adapter son vocabulaire et sa manière d’aborder certains concepts, voilà une façon de travailler fort éloignée des méthodes préconisées dans les années cinquante et soixante. David Toro se souvient avec dépit qu’« à cette époque, on faisait avec les Autochtones ce qu’on fait avec les virus les plus étranges. On les observait au microscope en tentant de les mesurer, de les quantifier, mais toujours en tant qu’objet d’étude, non comme des êtres humains faisant partie d’une population ». Pour cette raison, les rapports entre Autochtones et chercheurs étaient très limités. De plus, il n’y avait aucune validation des résultats auprès de ces « rats de laboratoires ».

 

Betsiamites, également connue sous les noms de Bersismis et de Pessamit, fut établie en 1861 avec la construction d'une réserve amérindienne visant la sédentarisation du peuple innu. Son nom vient du montagnais « pessamit », qui signifie « lieu où il y a des lamproies ». Aujourd'hui, cette communauté compte environ 2800 habitants. Source : Institut culturel et éducatif montagnais, Le monde en images, CCDMD

La « décolonisation de la recherche »

Les années soixante-dix ont vu l’apparition d’un mouvement de réaffirmation politique autochtone. « C’est d’ailleurs à cette époque que plusieurs communautés redéfinissent leurs noms. Les Montagnais deviennent alors les Innus », rappelle M. Toro. Parallèlement, les Premières Nations en ont eu assez d’être scrutées sans comprendre pourquoi, et sans aucun retour d’information – la notion de propriété intellectuelle n’étant pas très à la mode à l’époque. Si bien qu’entre 1985 et 1995, les Autochtones rejetèrent les chercheurs. « Aujourd’hui, plusieurs initiatives tentent de réparer les pots cassés… »

Alors qu’auparavant, les populations autochtones étaient des acteurs passifs de la recherche, elles en sont aujourd’hui partie prenante et exigent plus de contrôle sur les travaux qui les concernent. Il semble même qu’une relève de chercheurs autochtones commence à se former. Cela vient, en partie, du fait que de nombreux scientifiques choisissent désormais leurs assistants directement parmi les communautés.

Une nouvelle approche méthodologique

Carole Lévesque a consacré toute sa carrière aux questions autochtones. Elle a parcouru tout le Québec et a travaillé notamment avec les Cris, les Naskapis, les Inuits et les Innus. Anthropologue de formation, elle enseigne à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Lorsqu’elle parle des liens de plus en plus serrés entre chercheurs et Autochtones, elle qualifie la recherche de « participative ».

« Cela veut dire qu’on a changé la façon de faire de la recherche. Nous n’étudions plus les “gens” comme tels : nous nous penchons sur des questions que les Autochtones identifient eux-mêmes comme importantes. Aujourd’hui, la recherche ne se fait pas seulement à l’université, ni dans des contextes académiques, mais en interaction continue avec les personnes que nous rencontrons. Pour cela, nous avons des obligations, comme de créer de nouveaux outils méthodologiques. L’apport des Autochtones va ainsi renouveler nos façons de travailler. »

En effet, travailler en étroite collaboration avec les Premières Nations génère des questions d’éthique jadis évacuées. « On ne va pas dans une communauté sans avoir présenté le projet aux autorités et sans avoir déjà des contacts, explique Mme Lévesque. Comme chercheurs, nous avons des responsabilités. Lorsque nous allons dans une communauté, que les gens nous donnent leur temps, des informations, c’est la moindre des choses d’y retourner et de leur faire part des résultats en leur demandant de les valider. »

Pour David Toro, agir ainsi apporte également de belles récompenses. « Souvent, les personnes nous diront qu’elles ne connaissent rien, que tout leur savoir vient uniquement de leur père. Une fois qu’on leur remet une copie des transcriptions de leur entrevue, il est extraordinaire de les entendre dire : ‘‘Je ne pensais pas que j’étais aussi intelligent!’’ Pour eux, il y a une grande valorisation dans le fait de se dire qu’ils ont été capables d’exprimer leurs idées et leur vision du monde, et que ça sert à quelque chose. »

Depuis récemment, plusieurs organismes impliqués en recherche travaillent d’ailleurs sur l’élaboration de règles d’éthique que devraient sous-tendre la conduite de recherches en milieu autochtone.

 

La Romaine était à l’origine un campement innu. En 1954, elle a été déclarée réserve amérindienne puis elle est devenue la municipalité que l’on connaît aujourd’hui. Source : Institut culturel et éducatif montagnais, Le monde en images, CCDMD

Un dialogue en construction

Mylène Jaccoud est criminologue et responsable de l’unité « minorités, Autochtones et système pénal » de l’Université de Montréal. Elle mène depuis plus de vingt ans des recherches en milieux autochtones. Malgré tout, elle affirme devoir parfois faire face à de la méfiance de la part des communautés. « Les Autochtones ne sont pas à l’aise de parler de leurs problèmes sociaux et individuels, ce qui se comprend. » Devant de telles situations, Mme Jaccoud raconte que certains chercheurs ont du mal à obtenir des informations, ce qui ne donne évidemment pas d’excellents résultats. « Les Autochtones souhaitent surtout que les chercheurs ne contribuent pas à les stigmatiser davantage », dit-elle.

En 2001, dans le but de rapprocher des chercheurs de toutes disciplines et les membres des communautés autochtones, Carole Lévesque a mis sur pied le Réseau DIALOG, un réseau de recherche et une plate-forme de diffusion et de mobilisation des connaissances, qui regroupe plus de 70 chercheurs de chercheurs ainsi que de nombreuses instances autochtones. Le réseau a notamment comme mandat de promouvoir la recherche universitaire et d’assurer une meilleure compréhension des enjeux et des réalités autochtones.

Avec les années, DIALOG s’est doté d’un site Internet qui met notamment à la disposition de tous les publics une banque documentaire unique permettant d’avoir accès à la littérature qui porte sur les Autochtones du Québec et ce, depuis le début du XIXe siècle. Cette banque a ceci de particulier qu’elle regroupe autant la production scientifique que les textes, documents et mémoires produits par les instances autochtones elles-mêmes. Cette mine de renseignements contribue, entre autres, à sensibiliser la population québécoise à ces questions. Un besoin qui se fait sentir, même sur les bancs des universités. « Dans mes cours, je suis toujours ahurie de voir à quel point les élèves ont une méconnaissance des Autochtones et de leur histoire. Tout ce qu’ils savent c’est qu’ils ne payent pas d’impôts et ils ne savent même pas pourquoi! » affirme Mylène Jaccoud

Grâce à leur façon différente d’appréhender le monde, les Autochtones ont pourtant beaucoup à apprendre aux cultures occidentales. Selon Carole Lévesque, « ils nous apportent une façon différente de poser des questions ou d’interroger des phénomènes, des situations ou des décisions politiques. Au Québec, nous prenons beaucoup de choses pour acquises en oubliant que dans d’autres cultures, cela fonctionne différemment, que tel programme n’aura aucun impact positif parce que le contexte social est différent. Cela nous oblige à nous poser des questions sur nous-mêmes ». Et à revoir, éventuellement, certaines de nos méthodes.

Quant à Mylène Jaccoud, qui longtemps étudia la résolution de conflits dans le cadre de la justice traditionnelle qui préconise depuis des lustres la médiation plutôt que la punition, elle croit qu’on a souvent tendance à voir des barrières là où il n’y en a pas. « Je me sens beaucoup plus près d’une femme autochtone que d’un gars de la construction! » ironise-t-elle.

Vanessa Quintal, collaboration spéciale

 

Numéro 38 | Automne 2009

Sommaire

Quand la médecine traditionnelle entre au laboratoire

Galilée et les Indiens : Allons-nous liquider la science

Science et savoirs autochtones

Première partie

Promenades suggérées

Expo-sciences autochtone Québec

Reportage vidéo au sujet de l’Expo-sciences autochtone 2009 (en anglais)

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