Étienne Klein. Photo: PhOtOnQuAnTiQuE

Mots-clés : science, Galilée, Étienne Klein, Autochtones

Un soir de l’hiver 2005, au cours d’un dîner informel, Étienne Klein, professeur de physique à l’École centrale Paris et directeur de recherches au Commissariat à l’énergie atomique, rencontre des chefs indiens d’Amazonie. À la fin du repas, les Indiens lui font part de leurs inquiétudes et de leur révolte devant la menace que fait peser notre mode de vie occidental et technologique sur le leur. Cette rencontre a suscité chez le physicien une réflexion profonde sur la science galiléenne et son incomplétude. Entretien avec Étienne Klein, auteur du livre Galilée et les Indiens paru en 2008 aux éditions Flammarion.

Qu’avez-vous appris de votre rencontre avec les chefs indiens d’Amazonie?

Je suis un homme de science. Comme tous mes confrères, je suis un héritier de Galilée, et j’ai longtemps pensé, naïvement, que la science était le seul lieu d’exercice de la raison. Mais, en discutant avec les chefs indiens, j’ai constaté à quel point ces hommes, qui vivent dans un monde qui nous est totalement étranger, ont eux aussi leur rationalité, leur argumentation et leur raisonnement. Les anthropologues le savaient depuis longtemps, mais ce fut pour moi une découverte : ce qui nous distingue des chefs indiens que j’ai rencontrés, ce n’est pas l’exercice de la raison, mais la science. Ils ne sont pas des héritiers de Galilée et ne vivent pas la coupure que nous connaissons entre la Nature et l’Humanité. En effet, pour eux, l’humanité ne se limite pas seulement à l’ensemble des humains, elle englobe tout ce avec quoi nous sommes en relation.

 

La forêt amazonienne traversée par l’Amazone. Photo : NASA

En quoi Galilée est-il à l’origine de la science moderne?

Galilée est considéré comme le père de la science moderne, car il a été le premier à avancer qu’il était nécessaire d’admettre le caractère inessentiel des qualités sensibles des choses pour connaître la nature en profondeur. Le bleu du ciel, le caractère serein ou menaçant d’un paysage, etc., toutes ces qualités ne constituent en définitive qu’une apparence : elles ne sont pas dans les choses mêmes. En revanche, pour Galilée, nous disposons d’un mode de connaissance capable de nous livrer des vérités universelles, susceptibles de s’imposer à tout esprit. Et ce mode de connaissance exact et idéal, ce sont les mathématiques. La mise en équation de la nature a conduit à considérer l’homme comme un être à part, ne faisant pas partie de la nature, et à voir la nature comme un système clos, fermé sur lui-même. Cette piste s’est révélée extraordinairement féconde en termes de conquêtes en tout genre, mais elle nous a en partie « égarés », au sens où nous avons mis du temps à comprendre que la nature était réactive et fragile. Toute la question est aujourd’hui de repenser notre rapport à la nature. Mais, je ne voudrais pas qu’on liquide la science au motif d’un mauvais usage du monde.

Pensez-vous que la science réponde toujours aux besoins de notre société?

La science est aujourd’hui dans une position ambivalente. Depuis Galilée et Descartes, elle a détrôné le fondement religieux de notre société et est devenue une instance normative. Officiellement, c’est elle le socle de notre société. Pourtant, on assiste, partout en Europe, à une désaffection des jeunes pour la science, à une méconnaissance effective de la part du public ainsi qu’à de sévères critiques philosophiques et politiques à son égard. En effet, pour un grand nombre de citoyens, la science serait l’instance responsable d’une grande partie des dérives, écologiques ou autres, du monde moderne. Pour ma part, je pense que la science pâtit d’une absence de projets politiques à long terme : on lui demande de dire où elle nous mène, car nous avons peur de l’avenir. Or, la science ne peut agir à notre place, pas plus qu’elle ne peut détrôner la politique ou en tenir lieu. La famine, aujourd’hui, est un problème politique, pas un problème scientifique.

 

Pour les indiens, l’humanité englobe tout ce avec quoi nous sommes en relation. Photo : Francisco Chaves

La quête du savoir a-t-elle toujours sa place dans la société technoscientifique d’aujourd’hui?

En un demi-siècle, nous sommes passés d’un régime où science et technique étaient liées tout en demeurant distinctes, à l’empire d’une vaste technoscience, c’est-à-dire à un régime où les deux ont perdu leur autonomie. Cette technoscience, d’une efficacité incontestable, est devenue le moteur principal de toutes les formes de puissance : économique, politique et militaire. Mais ce mouvement de fond modifie en profondeur l’exercice et les finalités de l’activité scientifique. En effet, la question n’est plus Est-ce vrai?, mais À quoi cela sert-il?. Alors qu’Einstein se consacrait à comprendre la nature du monde, nous nous évertuons à produire toujours plus de produits technologiques. Il est temps de nous interroger sur notre désir de domination et de laisser plus d’espace au désir de savoir. Car il reste aujourd’hui peu de place à la discipline de l’appropriation de la connaissance.

Quel est le rôle de la science dans notre société post-moderne?

Depuis la Deuxième Guerre mondiale, la notion de progrès est devenue plus complexe; malgré les avancées scientifiques et technologiques indéniables, l’idée de progrès est devenue moins sûre d’elle-même et moins joyeuse. En outre, la question du « sens » se pose avec force à nos sociétés et les réponses qu’on peut lui donner débordent du contexte scientifique. La science s’avère donc incomplète (elle ne traite que des questions… scientifiques!), mais son incomplétude ne signifie pas son échec. Car, même incomplète, elle est irremplaçable. Ne pas tenir compte de ce que la science enseigne au motif qu’elle n’a pas réponse à tout reviendrait implicitement à considérer l’ignorance comme le meilleur remède à nos tourments existentiels ou métaphysiques.

Odile Clerc, collaboration spéciale

 

Numéro 38 | Automne 2009

Sommaire

Quand la médecine traditionnelle entre au laboratoire

Galilée et les Indiens : Allons-nous liquider la science

Science et savoirs autochtones

Première partie

Promenades suggérées

Expo-sciences autochtone Québec

Reportage vidéo au sujet de l’Expo-sciences autochtone 2009 (en anglais)

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